Broken Souls – Tome 2, Calame

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Dans un monde brisé où errent les âmes perdues, les survivants dissimulent de monstrueux secrets…

Désavoué par les hautes instances des Rabatteurs depuis sa mission difficile sur l’île, Calame est de nouveau mis à l’épreuve : il est contraint de prendre sous son aile un petit nouveau.

Mais Ancile n’est pas vraiment un inconnu. Calame et lui partagent un lourd passé. Comment Calame gèrera-t-il ces retrouvailles forcées, dans la tourmente d’une mission périlleuse qui leur révélera le véritable destin des âmes perdues ? Pris au piège de secrets qui le dépassent, il va s’apercevoir qu’il ne peut compter que sur une seule personne… Petrichor. Une fois encore, ils devront faire équipe et surmonter leurs différences, seuls face au reste du monde.

Format : Roman
Style : 
Horreur, Fantastique
Éditeur : Milady, collection Emma
Parution : 12 Juillet 2017

Découvrir le début du premier chapitre

— Pourquoi est-ce qu’elle s’obstine à t’envoyer un bouquet toutes les semaines ? Franchement, ça me dépasse.

Les pétales des jonquilles se froissent sous mes doigts, emplissant la chambre d’une odeur ténue. J’ai toujours détesté l’arôme de ces fleurs, sans doute parce que je les associe encore avec le jardin de notre enfance. Ce parfum me ramène au souvenir déroutant de mes sorties furtives, la nuit, pour écraser les platebandes jusqu’à en avoir des crampes aux jambes, en espérant voir blâmer au matin les gamins du quartier. Les jonquilles, si adulées de mon père.

Le bouquet termine sans grâce au fond de la poubelle. Je le remplace par son jumeau, reçu ce matin même alors que l’ancien n’a pas encore eu le temps de faner.

— Je n’ai pas le courage de lui dire que tu les détestes autant que moi.

Mes mains empestent leur odeur. Je les frotte contre les jambes de mon pantalon, en vain.

En quelques pas, je rejoins la fenêtre pour y jeter un coup d’œil. Le store soulevé d’un doigt révèle les toits à perte de vue, un paysage urbain et familier que j’observe chaque jour sans plus le voir. Mon cœur appartient à la ville, mais des envies de verdure et de grands espaces me rongent chaque semaine un peu plus. Je les chasse à grand coup d’heures perdues, de mondes virtuels, de rencontres inutiles et de journées de travail interminables.

Le silence opaque de la chambre est interrompu par le signal régulier de l’électro-cardioscope et le bourdonnement du respirateur. À force de les entendre, je ne leur prête plus la moindre attention. Ils font autant partie du décor que le lit médicalisé et les perfusions. Le reste n’évoque qu’une chambre ordinaire ; une commode recouverte de cadres et de photographies d’un temps révolu, une table de nuit où j’installe le nouveau bouquet de jonquilles envoyé par ma mère, un téléviseur extra-plat qui n’a plus la moindre utilité désormais.

Les draps se froissent à peine lorsque je m’assieds au bord du lit pour m’emparer de sa main. Ses doigts fins me paraissent aussi fragiles que du cristal, mais c’était déjà le cas, avant. Je les blottis au creux des miens et caresse le dos de sa main du pouce. Un geste répété des milliers de fois au fil des ans, pour la rassurer, la soutenir, lui prouver ma présence.

Ses cheveux roux se découpent sur l’oreiller blafard, choquants de vitalité et d’entrain. Les soins m’ont obligé à accepter de les faire raccourcir et je dois avouer que ce style à la garçonne lui va plutôt bien. Mais les boucles en cascade de ma petite sœur me manquent. Cette inconnue blême aux mèches hirsutes et aux cernes sombres n’évoque en rien la fillette passionnée et rieuse qu’elle a toujours été. Une petite fille que j’entraperçois toujours malgré les années écoulées et l’absence, le silence et les non-dits.

Plongée dans le coma depuis deux ans, Anja ne se ressemble plus.

— Je vais devoir retourner travailler, Ann…

Le baiser déposé sur son front ne lui soutire aucune réaction. Chaque fois, l’espoir s’immisce bêtement, poussant à croire à un battement de cils, un mouvement infime de la tête. Un espoir sans cesse perdu.

La main d’Anja refroidit peu à peu la mienne, comme si elle me soutirait avec lenteur ma force vitale sans pourtant jamais s’en nourrir. Ou peut-être s’agit-il simplement des bourrasques glacées qui soufflent à l’extérieur, manquant transpercer les vitres épaisses et leurs rideaux bleu pâle. Tout pour me convaincre que ce froid glacial ne provient pas de mon cœur.

— Regarde-moi, on me croirait tiré d’un roman historique. Bon vent, Max de Winter et Edward Rochester ! Faites place aux nouveaux romantiques !

Je ris sans joie. Anja a toujours adoré les œuvres d’époque, leurs héros Byroniens, désabusés et sulfureux. Même si les moins-que-rien ténébreux et caractériels qu’elle fréquentait l’ont vite faite déchanter sur les amants maudits.

J’abandonne un autre baiser sur son front livide avant de me relever. Du bout des doigts, je tâtonne mes poches à la recherche de mon badge avant de rejoindre la porte. Un dernier regard vers la fenêtre m’informe qu’il s’est déjà remis à neiger.

Je déteste l’hiver, encore plus que les jonquilles.

* *  *

Une série de couloirs, et le silence glacial des quartiers médicaux cède la place au brouhaha discret des bureaux. « Eradica » possède plusieurs gratte-ciels en plein cœur d’Amissum et s’affiche comme le nez au milieu de la figure. Toutes nos filiales ont été déclarées officielles, même si le doute demeure sur les activités de certaines d’entre elles. Dans un monde où voir les morts marcher reste un lieu commun en matière d’audiovisuel, on refuse encore d’imaginer que l’esprit puisse rester prisonnier des griffes du vivant. Mais cela importe peu aux compagnies comme la mienne qui portent, à travers le monde, des noms différents mais s’adonnent toutes aux mêmes vices. Si les âmes deviennent désormais si tangibles que la technologie permet de les capturer, alors comme tout produit, il existe quelqu’un pour en faire le commerce. Un commerce par ailleurs lucratif, où la compétition faisait rage jusqu’à ce qu’une seule entreprise rachète toutes les autres.

Ainsi, nous sommes devenus les chasseurs de primes exclusifs des âmes damnées et des fantômes du passé. Du moins, jusqu’à ce qu’un clan adverse au grand cœur décide de nous couper l’herbe sous le pied.

Sobres, professionnels et un peu tape-à-l’œil, les bureaux de notre quartier général mettent en avant juste assez de technologie pour faire comprendre à nos clients que notre travail ne laisse rien au hasard ou à de quelconques colifichets. Ici, pas de runes, de vaudou, de glyphes ou de compassion ; nous sommes une entreprise commerciale et la loi du plus fort prévaut. Aussi, pour éviter toute concurrence, nous versons dans le high tech, la précision informatique et gardons toujours une longueur d’avance. Du moins, il s’agit là de la version officielle.
Six mois se sont écoulés depuis la mission fatidique qui a ébranlé les fondations de mes certitudes. Pourtant, depuis, je continue d’obéir aux ordres, de me plier aux procédures et de ne jamais remettre en question les décisions de mes supérieurs. En apparence.

Les Rabatteurs se partagent un grand open space où les bureaux se suivent et se ressemblent tous. Uniformes impeccables, coupes de cheveux courtes, chaussures militaires et tatouages sur la nuque ; le moule des petites mains est d’autant plus flagrant lorsqu’on y est exposé en masse.

Mais les Rabatteurs ne sont plus mon problème.

À l’étage supérieur, que j’atteins en quelques volées de marches, les bureaux des Éclaireurs sont privés, même si leurs occupants ne font pas preuve de davantage d’individualisme. L’uniforme reste imposé jusqu’aux derniers échelons de notre branche d’Eradica. Il unifie et rassemble. Il lisse et arrondit les angles. Il efface, peu à peu, toute envie de se démarquer. De faire des vagues. Les Rabatteurs travaillent en troupeau, ils vivent en meute. Ce sont des habitudes qui ne se perdent pas.

Pourtant, les chasses se déroulent en solitaire. La compétition fait rage. Les crabes partagent peut-être le même panier, mais on démarquera toujours celui qui pincera le plus fort. Et on le récompensera. Je ne saurais dire comment sont choisis les Éclaireurs, encore moins les échelons supérieurs, mais je reste convaincu qu’on ne couronnera jamais un Rabatteur ayant pris soin d’en aider un autre. L’entraide en mission est une preuve de faiblesse si elle provient d’un collègue, d’échec si elle résulte d’un étranger. Ce genre-là d’entraide a failli me coûter mon poste.
Pourtant, ma mission d’initiation m’a permis d’atteindre le grade tant convoité d’Éclaireur. Le fait d’avoir gommé quelques détails dans mes rapports, d’en avoir enjolivés certains autres et d’avoir omis le plus important m’a sans doute rendu un grand service. Face à l’aide d’un étranger, l’administration fronce les sourcils et décote notre valeur dans ses revues annuelles aux Ressources Humaines. Mais je n’ose imaginer ce qui aurait pu découler de l’aveu suivant : « J’ai réussi ma mission grâce à un Sillonneur, auquel j’ai remis l’esprit qui possédait le plus de valeur, sur un coup de tête ». Parfois, je cauchemarde encore de me faire tirer les vers du nez par nos Extracteurs. Chargés de débriefer chacune de nos missions, ils soumettent chaque employé à une batterie d’interrogatoires pour s’assurer de rédiger des compte-rendu précis, transmis à la hiérarchie. Ces mêmes rapports que j’ai réussi à truquer par pur miracle, non pas que je croie encore à une telle chose. Sans doute mon Extracteur avait-il la tête ailleurs lors de mes entretiens. Ou bien mes capacités à déformer la réalité surpassent de loin la crédibilité que je leur attribuais jusque-là.

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